
La vie en Haïti te suce. Malaise. Tension. Tes valeurs. Tes rêves. Tes désirs. Tu te trouves incarcéré. En perspective, le désespoir nous guette et nous fait un geste de la main. Certains se lèvent avec l’intention de se mentir. De prétendre. On poursuit une course sans trop comprendre. On fait des gestes machinaux par habitude. Par besoin. Par souci. Pour ne pas penser à notre quotidien endolori et en deuil. Les gestes deviennent plus grands que nous. On se cache derrière la routine pour ne pas trop s’interroger. On se ment pour ne pas s’attaquer à la complexité de la question.
Pourtant elle se pose au quotidien… elle nous harcèle. Elle s’impose.
Les morts sont partout… à chaque coin de rue. Bien vivants qu’on ne saurait les manquer. Ils nous jugent, nous pleurent, ragent, nous mettent en garde, nous disent qu’on est en sursis.
Le drame est palpable. Il nous rattrape, nous rappelle qu’on est sa principale cible. Qu’on est dans sa ligne de mire. Le drame nous fait la cour, nous tenaille et nous prend au piège. Les barreaux se resserrent… rapprochent, nous contraignent à plier. On se tient à genoux, histoire de ne pas flancher. Des morts, des enlèvements, des drames s’ajoutent. On ne se préoccupe plus des chiffres mais on sait qu’ils augmentent de façon exponentielle. Quelque part un parent souffre parce que son enfant a été assassiné, quelque part quelqu’un fait le deuil d’une amie disparue sans avoir eu le temps de découvrir la vie. Quelque part un père a un ou plusieurs cadavres sur les bras ou peut-être qu’il n’a pas de corps à enterrer, juste lui-même sans doute qui s’enfonce à six pieds sous terre dans sa souffrance atroce. Cercueils à volonté.
On n’a plus le temps de faire le deuil d’une amie, d’un parent, d’un collègue. Encore moins de nourrir des idées de justice. On se conditionne alors à la routine. Il faut au moins prendre soin de ce corps pour ne pas traverser… en attendant…
En attendant, qu’on nous dise que tout cela est un rêve en noir et blanc. Qu’on va pouvoir avancer sans être dans la ligne de mire d’un bandit… que notre quotidien prendra des couleurs. Peut-être est-on l’objet d’une expérience scientifique sous le regard cynique de nos dirigeants. On les laisse prendre notre amour-propre, notre famille, nos sourires, nos larmes sans même recevoir des miettes en échange.
Les responsables sont comme les morts… certains connus, insistent à l’être, d’autres restent dans l’ombre. Ils manipulent des tours sordides pour s’asseoir et rester au pouvoir. Essayer de résoudre un simple problème devient impossible. Il faut comprendre. Il faut comprendre qu’ils sont ensevelis dans leurs actions machiavéliques. S’en défaire serait faire violence sur eux. Or, ils n’ont ni le courage, ni la volonté, ni l’intérêt d’ailleurs. Faire leur travail est donc impossible. L’évident devient problématique.
Ils créent des tempêtes pour qu’on puisse accepter les ouragans. On voit clair dans leur jeu. Pourquoi accepte-t-on la souffrance ? Une partie de la réponse serait qu’on n’a jamais connu mieux juste les miettes qu’ils ont bien voulu donner. L’autre serait qu’on ne soit pas assez fort pour leur faire face. Pourtant on est beaucoup plus nombreux. Il y a beaucoup plus de dirigés que de dirigeants.
Les moyens pour s’exprimer s’épuisent… Barricades. Lock. Bwa kale. Plus les soulèvements se rencontrent, plus ils se bousculent. Les imaginations et les corps s’épuisent. Et puis, lentement on s’y habitue. C’est un éternel recommencement. On s’attend à un soulèvement dans les mois qui suivent. On prend juste une pause pour rapidement se ravitailler, pour rapidement honorer des obligations. L’instabilité est quotidienne et le contraire serait insolite.
Que donnerait-on ?
Pour vivre un Noël euphorique ? Un carnaval endiablé au Champ de Mars.
Que donnerait-on pour goûter un lambi sur la route du Sud… Un plongeon dans ce pigment d’azur quelque part à Montrouis…
Que donnerait-on pour manger un griot sur le pont de l’Esther… un pique-nique à Kenscoff… Une foire au Champ de Mars ?
Que donnerait-on ?
Pour voir un enfant insouciant, un parent confiant.
Que donnerait-on ?
Pour un quotidien en couleur…
Pour que tous les bonheurs d’antan reviennent… et qu’ils n’en finissent jamais.













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