- J’ai reçu un jard d’argent*… et je l’ai perdu !!!
Toutes les têtes cherchaient la voix grave et lourde d’alcool. Un homme était assis au fond de la salle. On distinguait à peine ses traits dans la faible lumière. Il avança en titubant jusqu’au milieu. Sans âge, son visage portait des rictus et des plis qui avaient sûrement été les témoins du temps, de la misère, ou d’un mélange des deux. La couleur de ses vêtements était imperceptible, semblant avoir été rapiécés à plusieurs endroits. Pourtant, quand il frappa le comptoir, personne ne pouvait remettre en question son agilité. Il reprit la même phrase…J’ai perdu un jard d’argent.
Un monsieur qui semblait être le propriétaire du bar, lui cria au passage : « Si on moun te gon ja lajan se ou l tap bay li ? » (Si quelqu’un avait un jard d’argent, il ne te l’aurait pas offert). Le vieux l’ignora comprenant qu’il avait attiré l’attention de tout monde. Le bar ou du moins sa parodie se logeait à la rue Chavannes, un lieu qui ne dormait pas malgré l’insécurité.
- Tu comprends ? criait le personnage en sa direction, comme un professeur qui attirait l’attention de son élève.
Il prit une pause, fit le tour de la salle avec ses yeux et commençai…
- Je suis le fils d’un gran don* à Jérémie. Je parle de 50 carreaux de terre, plusieurs bus sur la route, des bétails qu’on en pouvait plus compter. Je me souviens que ma famille vendait à l’époque de la viande de porc. Ma mère venait recouper des morceaux pour un dombrey pye kochon*, elle récupérait une cuvette de sang. Avez-vous déjà gouté du sang de cochon cuit avec sa graisse et du konfi rasis depuis six mois ? Il n’y a pas mieux. On mangeait à même la chaudière. Ha, ma vie d’antan était quelque chose. Le dimanche mon père nous emmenait, mes sept frères et moi, à la messe sur des chevaux. Nous portions chacun des chemines flanelle….
Nous menions une vie de gran don. Jusque qu’à ce que Babydoc permit de massacrer nos porcs en échange d’un piètre dédommagement. Un autre malheur s’était abattu ensuite sur notre café, notre banane, nos cocotiers. Père vendit plusieurs de nos terres pour nous envoyer à Port-au-Prince en pension au Petit Séminaire. Il n’a pas fini toutes ses classes, mais il voulait qu’on soit tous éduqués, des nègres à veste… Sauf que moi, je voulais être un gran don comme lui.
Il porta le clairin* à sa bouche et une toux sèche le secoua. Toujours sans se préoccuper de son public. Il reprit…
Mes grands frères cependant ne voulaient pas travailler la terre. Ils voulaient l’Europe. Mon père a donc vendu d’autres terres pour financer leurs études. Je n’avais pas leur intelligence, je ne finis jamais les miennes. Je retournai à Jérémie. Là-bas, la réalité me frappa, il n’y avait presque plus de terre, presque plus de bêtes. La mauvaise herbe avait envahi la parcelle de terre restante. J’étais obligé de rebrousser chemin. Père me donna un peu d’argent. Il mourut malheureusement quelques mois après. Je pus acheter une voiture de seconde main. Depuis lors, je fais du taxi. Dans ma vieille voiture qui décrépit de jour en jour, je maudis la dictature, mes frères, le pays depuis les années 80. Ma pauvre voiture a été témoin de tant de chose, ma première femme morte en couche, mes pertes à la loterie, mes petits gains, ma deuxième femme Suzanne, les putes du Grand Rue. Elle a tout vu. Mon témoin silencieux.
Un soir après avoir sillonner les rues de Port-au-Prince sans trouver de clients, je rentrai mains vides. Suzanne me soumet à une litanie d’injures. Je m’alitai un moment, vide. Ce soir-là, je vis mon père, pour la première fois, depuis d’années. Il était comme je l’avais connu, robuste, les mains, le corps qu’ont ceux qui travaillent la terre. Il me parla tranquillement : « J’ai laissé un jard plein d’argent. Il est en dessous de l’acajou ou Granma Cécile avait l’habitude de s’asseoir. Tu verras une couleuvre, tu l’écarteras doucement. Surtout, tu y vas seul, tu n’en parles à personne. »
Henry comme tout le monde au bar attendait la suite de l’histoire. Le vieux ne se fit pas prier.
Je n’avais rien compris au rêve, j’en parlai donc au cousin François qui était doué à la loterie. Il me proposa d’aller à Jérémie ensemble. Arrivé au lieu indiqué, nous pouvions clairement identifier l’acajou, sauf qu’un chien nous barrait la route et brandissait ses crocs pour nous empêcher de passer. Nous lui avons lancé des pierres, mais cela semblait plutôt l’attiser. Plus tard, je rêvai à nouveau de mon père ; cette fois, il était furieux parce que je m’étais fait accompagner. Il me gifla. Je passai trois mois sans pouvoir parler. Je m’écoutais bafouer des phrases incompréhensibles. Suzanne et les enfants pensaient que l’on m’avait envoyé un baka*. Je passais un mois chez un médecin feuilles*. Je pus enfin retrouver la parole. Mon cousin lui n’est jamais retourné, il était trop superstitieux pour s’y aventurer.
Sans conclure, le vieux se leva toujours avec la même vivacité, quitta résolument le bar, et disparut de la vue de son public perplexe, laissant derrière lui des questions suspendues sur la pointe de leurs lèvres. Les regards se croisèrent, les murmures sifflaient de part et d’autre; quelqu’un éclata de rire. L’alcool les empesait, personne ne pouvait se lever et lui courir après. La silhouette du vieux avait déjà disparu dans l’obscurité avec son mystère.
*jard d’argent: un sac d’argent
*Gran don : grand propriétaire terrain
* baka : être maléfique
*clarin : rhum
*médecin feuilles : guérisseur
*dombrey pye kochon : bouillon avec de la viande de porc











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