Il n’y a pas un haïtien qui ne soit pas au courant de cette affaire : La dette de l’indépendance. Mais peu savent l’origine de cette dette en profondeur voire pas du tout. Nous devons cette discussion à un ancien président haïtien qui a été l’un des premiers à mentionner cette dette publiquement. La somme fatidique : 21 et 30 milliards de dollars. D’où vient exactement cette dette ?
Après avoir vaincu l’armée de Napoléon, Haïti est née officiellement en 1804. Des années plus tard, nous avons appris dans nos livres d’histoire qu’en 1825, la France nous a imposé une rançon en échange d’une reconnaissance de notre indépendance. Une compensation pour les colons français. Haïti, en pleine naissance, a été obligé de faire des emprunts dans des banques françaises et depuis lors, le pays est pris dans un cycle sans fin. Point n’est besoin d’être économiste pour conclure que cet argent aurait pu être investi pour le développement d’une jeune nation. Deux siècles plus tard, des intellectuels pensent que c’est une dette morale pour réparer une injustice…
Plusieurs éléments me chiffonnent dans ce raisonnement. Je suis mal à l’aise. Mais avant d’en parler, rappelons à quelle date la rançon a été négocié. 1825, soit vingt et une année après l’indépendance. L’interrogation devient naturelle : pourquoi la France a attendu 21 ans pour tenter de nous recoloniser ? Une simple recherche et j’ai compris que la réponse était sous nos yeux, sauf bien entendu dans nos livres d’histoire. La France a fait plusieurs tentatives et s’est à chaque fois heurté à des refus. La première fois en 1814, la commission Franco-Médina, à l’époque Christophe dirigeait le nord et Pétion le sud. Les deux dirigeants n’ont pas seulement refusé le retour des français mais les archives ne font pas mention du sort des envoyés français après emprisonnement. L’indépendance n’était pas négociable. Deux années après, la France a essayé de réaffirmer son pouvoir et encore une fois s’est heurtée à un mur. Ces dirigeants sont restés fermes face à toutes manœuvres. Après tout, kabrit gade je mèt kay avan li rantre.[1]
Pétion mourut en 1818. En 1820, Christophe décéda à son tour. Jean-Pierre Boyer (ancien secrétaire particulier de Pétion) devient président. Il s’est concocté une nouvelle constitution et une admiration autoritaire qui voulait diriger toute l’ile, non pas pour l’honneur et la gloire mais pour ses ambitions. Trois ans après, il négociait avec la France qui, dans son intérêt et les siens, avait changé de tactique pour atteindre ses objectifs de grande puissance. Une énième stratégie de contrôle. En 1825, Boyer capitula. Il avait déjà oublié les recommandations de Dessalines. « Au premier coup de canons la nation est debout, et les villes disparaissent ».
Mon raisonnement est simple dans cette affaire de dette.Une nation militaire prenait naissance et faisait ses premiers pas. N’était-ce pas le moment pour elle de faire ses preuves ? Selon moi, Jean-Pierre Boyer a préféré la solution facile et a piétiné des années de combats et reléguant ainsi Haïti au rang de victime dans une région où les autres peuples naissants nous prenaient comme inspiration. Il a capitulé sans se battre alors que ses prédécesseurs étaient restés ferme sur les directives du père de la nation jusqu’à leur mort. La France a-t-elle compris que Boyer n’avait pas la trempe de Christophe et a voulu tenter une nouvelle fois ?
Après notre glorieuse victoire en 1804, Jean-Pierre Boyer a accepté de plonger Haïti dans une crise économique pour garder son pouvoir au lieu de résister. Il a préféré laisser les forts fraîchement construits et les canons à la poussière et aux araignées. Il a préféré choisir l’illusion d’une sécurité.
Dessalines avait une vision de grandeur, de dignité. Elle se voulait militaire. Les fondateurs de la nation avaient prévu que la France allait revenir avec la diplomatie ou la force. Étions-nous après seulement 20 ans au carrefour de la concession ou au carrefour de l’intransigeance ? C’était peut-être le test ultime : de ne pas accepter aucune nouvelle domination et nous avons lamentablement échoué. En choisissant de payer pour quelque chose que nos ancêtres ont déjà payé de leur sang, nous avons montré que nous ne sommes pas souverains. Avons-nous trahi l’esprit de la guerre de l’indépendance ? Et aujourd’hui nos enfants étudient que nous avons été obligés et l’histoire ne tient pas Boyer pour responsable. C’est à croire que nos historiens refusent d’être cohérent, ils n’assument pas la honte que nos propres dirigeants nous ont eux-mêmes infligés dans le passé et qu’ils nous infligent encore aujourd’hui. On choisit de blâmer l’autre pour dissimuler notre impuissance. Boyer n’était pas face à un dilemme : les directives étaient claires : liberté ou la mort. Jean-Pierre Boyer était un traitre tout simplement. Se battre même si on perd ? Oui, c’était plus une question de principe. Entre la relation de force et la force des armes, Boyer a choisi l’humiliation nationale. Pourtant, l’histoire ne respecte que les peuples qui ne plient pas.
François Hollande a fait mention de la dette en 2015, sans rien proposer de concret. Toutefois, il est tout à fait possible qu’on soit indemnisé. Comme l’Italie qui avait commencé à indemniser la Lybie. Cela ne change pas la honte selon moi, Boyer qui s’est appliqué à transformer la première république noire en pays qui paie celui qu’il a vaincu à la guerre… Il est important de s’en rappeler.
Et si Haïti n’avait pas accepté de se plier ? Je pense que les circonstances seraient différentes aujourd’hui, on serait peut-être dans la merde mais dans une merde en accord avec l’âme de la nation. Aujourd’hui, je me rends compte que même la première constitution nous l’avons contournée. Et 22 constitutions après, 22 éternels recommencements…
[1] Association de Généalogie d’Haïti













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