Pilule bleue ou pilule rouge?

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Photo de Mateusz Dach sur Pexels.com

Espoirs, attentes, retour à zéro, frustrations… Les plans changent, les rêves doivent être repensés, oubliés. Nous essayons de nous adapter au rythme des confinements, des fermetures d’écoles, des pannes de courant. Nous essayons de prévoir l’imprévisible. Nous sommes constamment sur nos gardes. Les plus grands affirment que c’était mieux avant, mais l’histoire les regarde avec perplexité. Notre pays est marqué par les intrigues depuis les temps anciens, comme on dit. Certains pensent que le fruit est pourri. Être né en Haïti, c’est être marqué par la malédiction, vivre dans un enfer. La faim tenaille les jeunes Haïtiens, leurs rêves commencent à s’effacer, ils ne rêvent plus que de survie.

Certains se lèvent le matin malgré l’enlèvement d’un camarade de classe, malgré les pneus qui brûlent à quelques kilomètres de chez eux. Espoirs.

D’autres ont des parrains, des sponsors qui les aident à avancer plus vite. Un sentiment de sécurité. Peu importe l’amour-propre, chacun prend ce qui est à sa portée : armes, parrains, université, buzz, orgies. Après tout, qui peut juger ? D’autres conseillent de nager. Alors, même s’il faut plonger dans la merde, remonter pour respirer et replonger. Quoi qu’il arrive, il faut continuer à avancer.

On dirait que nous voulons faciliter la tâche à l’anarchie, au chaos. Les décisions sensées ne sont pas prises, même si elles sautent aux yeux. Nous nous amusons à faire les mauvais choix et nous étonnons des conséquences. Peut-être jouons-nous à pile ou face, ou à un jeu de Monopoly où celui qui perd la partie gagne. Un pays d’humour.

On dirait que nous voulons simplifier la tâche à la mort. Elle frappe avec violence, une balle perdue dans la tête d’un enfant qui se reposait chez lui. Ou elle frappe en silence, dans un hôpital public, au milieu d’une intervention chirurgicale interrompue par une coupure de courant. Elle s’invite chez nous parce qu’il n’y a plus de réseau téléphonique pour appeler l’ambulance. Parfois, elle frappe de loin, parfois très près. Elle ne fait plus d’efforts. Elle frappe et nous lui ouvrons la porte sans résistance.

Certains planifient tout simplement leur avenir à l’étranger, espérant que la grande reine du Nord daigne leur accorder cette faveur.

Ceux qui veulent rester doivent s’adapter à ce rythme effréné et perdre leur âme. Un pari dangereux et insensé. Ne plus être humain. Juste un corps qui fonctionne un certain temps avant de s’éteindre. Partir ?

Et risquer de devenir le prochain sujet des #BlackLivesMatter.

Chacun a sa solution. Éradiquer les corrupteurs ? D’autres prendront leur place. D’ailleurs, ils copient-collent déjà leur devoir d’histoire sous le regard d’un système éducatif inexistant. Tuer les gangs ? Chaque minute, une bonne quantité de gangs naissent dans les bidonvilles, augmentant leur nombre.

Coupons la tête de la bête. Une autre repoussera de toute façon.

La vérité dérangeante, c’est que nous préférons nous cacher derrière le titre de première nation indépendante pour dissimuler notre impuissance, nos violences et nos soi-disant révolutions.

La vérité qui dérange chaque Haïtien, et surtout les jeunes, c’est que nous méritons tout ce qui se passe. Chacun de nos dirigeants nous ressemble, ils sont le prolongement de nous-mêmes, de nos actes, de notre façon de penser, de nos sentiments. Aucun gouvernement, aucune constitution ne peut nous sauver de nous-mêmes. Nous sommes l’arbre qui porte le fruit. Nous sommes la bête. Il n’est plus nécessaire d’accuser les autres. Les autres, c’est nous.

Lutter, changer de constitution, de système, faire des pactes avec nos divinités vaudou ne servira à rien si nous continuons à contourner les règles. Aucun sauveur n’est jamais venu sauver un peuple qui ne prend pas en charge sa propre destinée. Et nous ne serons pas les premiers.

Il n’y a pas de formule magique. Il n’y a que nous face à notre état de conscience. Cet état de conscience qui guide nos actions. L’état de conscience qui fait qu’un professeur se donne à fond pour les écoles privées congréganistes et néglige les écoles publiques. L’état de conscience du commerçant qui décide de s’adonner au marché noir. L’état de conscience du pasteur qui s’enrichit en maintenant ses fidèles dans l’ignorance. L’état de conscience des fonctionnaires de l’État qui ralentissent le travail en espérant des pots-de-vin. L’état de conscience de celui qui ne respecte pas ses engagements envers sa famille, son école, son université, son travail, son pays.

Ce même état de conscience nous condamne à un cycle éternel d’anarchie. Aucune ressource humaine ne peut fonctionner sans caractère.

Pourtant, le jeune Haïtien a des ressources insoupçonnées, la preuve, il survit en Haïti. Il met toutes les chances de son côté pour survivre. Alors, il peut utiliser cette même énergie pour rester dans le pays, même s’il doit nager à contre-courant, même s’il doit avancer à contre-courant des décisions et des mentalités de la masse. Il doit agir en tant qu’élite qu’il est. Changer de méthode, car l’ancienne nous empoisonne l’âme, nous ronge et nous déshumanise.

Il a des ressources et quelque part, il a une voie. Une voie bien définie. Alors, qu’il trouve cette voie. Une bonne voie. Et qu’il s’y conforme.

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