La berline noire glissait silencieusement à travers la nuit, où l’on pouvait voir surgir à tout moment un gang armé. Les gens se retrouvaient cloîtrés chez eux, cherchant un semblant de sécurité, troublés occasionnellement par le sifflement de quelques balles perdues. À l’intérieur de la voiture, il n’était pas nécessaire de s’expliquer, car nous respirions tous la même peur, qui semblait flotter dans l’air à chaque coin de rue, prenant différentes apparences mais gardant son essence sinistre et sentant la mort. Alors que nous marchions dans son sillage, cette sensation nous accompagnait comme une ombre, une odeur putride qui vous nouait les entrailles et vous plongeait dans un silence pesant.
Cependant, une fois arrivés à Pétion-Ville, l’atmosphère de mort semblait s’évanouir. Les habitants étaient dehors et semblaient désireux de profiter de la vie. Haïti, un pays de contradictions, où une partie peut être vibrante de vie pendant que l’autre est déserte, vidée de ses habitants par la menace des gangs.
Il était impératif que je sorte ce soir-là. L’insécurité cheminait avec moi. Tant pis si on se croisait. Il fallait que je termine mon devoir de sortie pour boucler ses années d’études. Les enquêtes sur le terrain étaient un parcours obligé. Les viols dans le crime organisé. J’allais interroger les travailleuses de sexe. Je m’étais habillée comme elles, en portant un jean court et un corsage à bretelles, sans soutien-gorge. J’avais relâché mes tresses africaines. Un effet caméléon, une tentative de me fondre dans l’environnement que je souhaitais apprivoiser. J’ai acheté un paquet de cigarettes et un verre de clairin pour m’imprégner de l’odeur de la rue où pullulaient les marchands ambulants. La pluie m’avait un peu contrariée, car j’avais peur que les prostituées ne sortent pas pour montrer leur offre, et que ma démarche soit vaine. Elle avait effacé la chaleur accablante de ce mois de juillet, mais l’air était toujours lourd. Les senteurs étaient palpables : l’odeur de la terre se mêlait à celle des canaux, emportant avec elles les relents des déchets.
Je suis retournée à la voiture pour attendre mon rendez-vous. Il était presque 11 heures du soir. Liline ne répondait pas aux appels. Impatiente, je portai le rhum à ma bouche. Elle était infeste. Quand Liline me répondit enfin, j’avais la tête qui tournait, une gorge en feu ; elle me dit quelque chose au bout du fil comme son fils était malade. Elle avait besoin d’agent pour l’hôpital. Je compris tout de suite que ce rendez-vous était à sens unique et que tout était négociation dans le monde de sexe. Intérieurement, je ris, j’étais bête de croire aux paroles d’une prostituée. Tête lourde, déçue quand je me rendis compte que les autres dames ouvraient leur magasin de sexe. Tout autour d’elles grouillaient les marchands, les chauffeurs de taxi moto ; je compris que ces activités nocturnes consistaient une sorte de protection. Les négociations avaient déjà commencé, des clients potentiels en voiture ou à pied ralentissaient pour négocier. Tout laissait croire que les hommes choisissaient les femmes. Pourtant, c’était tout le contraire. Elles choisissaient les profils en fonction du prix mais surtout des conditions. Comme la chienne en rut qui évitait les chiens malades. Le spectacle dura une bonne trentaine de minutes avant que je retourne chez moi.
Je fus beaucoup plus chanceuse la semaine d’après. J’ai pu rencontrer Liline. Elle nous demanda de nous presser parce que son heure de travail arrivait à grand pas. Liline avait à peu près mon âge. Son accoutrement ne laissait aucune place aux devinettes. Le business était clair : un pantalon qui arrivait à la naissance de ses fesses, un corsage qui laissait voir ses seins. Elle sentait un parfum bon marché, la cigarette, l’alcool. Au coin de la rue, toutes deux en tenues décontractées, j’étais prête à découvrir son monde. Liline lâcha nonchalante qu’elle avait dix ans dans le métier. J’avais en face de moi une victime du crime organisé qui qualifiait le viol comme un risque du métier. Un oncle l’avait emmenée dans une maison close, sans qu’elle ne sache ce pourquoi elle était là, on l’avait habillé et pris un rendez-vous pour elle. Liline m’expliqua que la première fois qu’un client posa sa main sur elle, elle éclata en sanglots. Il se rendit compte qu’elle ne savait pas pourquoi elle était là, avec lui. Tous les soirs qui se suivirent, ressemblèrent à ce soir-là, jusqu’à ce que cela devienne son existence.
Un peu plus loin, à la rue Rigaud, je fis la connaissance de Dina. Malgré la rue mal éclairée, j’ai pu voir ces traits. Elle était d’une grande beauté, les vicissitudes de son métier n’avait pas altérer l’éclat de son visage. Je ne m’attendais pas à un accueil chaleureux. Elle m’expliqua ses péripéties. Ces hommes qui la payaient pour décharger leur frustration. Elle se faisait injurier, battre par des hommes malheureux qui cherchaient à se défouler. Contrairement à Dina, sa compagne Joanne ne s’imaginait pas dans un autre métier. Elle m’informa qu’elle a laissé une activité commerciale pour « la rue ». C’est ce qui marche pour elle, dit-elle en souriant. Elle me fit savoir que certaines d’entre elles étaient accompagnées de leur compagnon. Pour la première fois depuis le début de cette enquête je suis surprise. Sans voix. Une réalité à réapprendre. Sa gaité pour son métier m’avait assommé.
En rentrant, chez moi ce soir-là, après avoir ingurgitée ma dose de lambi, de bière, de fumée de cigarette et de désirs, je compris une chose. La prostituée franchit toute les barrières sociales et d’origine l’une après les autres. Elle semble être une ombre dans la nuit, sombre mais éternelle. Dans ce ballet au milieu de la nuit, elle trouve sa place. Une énigme vivante. Elle vend sexe, désir, passion. Elle devient incontournable sans même le chercher. La prostituée danse, se livre sans retenue dans ce tango que lui impose le monde. Dans la toile complexe de la vie humaine, elle tisse un lien éternel…











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